Creuser sa tombe à la fourchette : Chronique d’un suicide poli

On est le 19 mai 2014. Dehors, c’est l’apocalypse molle. La mer est démontée, la flotte tombe en rideau et le vent te siffle aux oreilles que le printemps est une arnaque. Résultat : je suis cloué devant mon écran, l’esprit en vrac, à ruminer un truc qui me bouffe de l’intérieur plus sûrement que l’acide chlorhydrique : mon poids.

1m70, 84 kilos de bidoche et de remords. Le calcul est simple : j’ai 10 kilos de trop qui me servent de gilet de sauvetage alors que je ne sais même pas nager. Je ne mange pas, je dévore avec les yeux. Je suis une éponge à calories, un « acéphalopode » de la mastication. Je ne connais pas la faim, je connais l’envie — cette pulsion primitive qui te murmure que « c’est l’heure » ou que « c’est trop bon pour être laissé là ». On ne s’alimente plus, on se remplit comme on fait le plein d’une vieille bagnole en fin de course, juste pour oublier qu’on avance vers le mur.

Mon Frigo : Le Dealer de l’Ombre et le Psy de Métal

J’ai eu une mise au point musclée avec mon frigo. Ce gros bloc de métal blanc, c’est à la fois mon garde-manger, mon psychanalyste et mon dealer de calmants. C’est là que je planque mes anxiolytiques comestibles : les restes de la veille, les yaourts qui vont bientôt mourir, tout ce qu’on s’oblige à bouffer pour ne pas « gâcher ». Quelle blague ! On refuse de jeter de la nourriture à la poubelle, alors on la jette dans notre estomac. On transforme notre propre corps en décharge publique pour ne pas perdre quelques euros. C’est là que passe le budget loisir, la santé, et le peu de dignité qui nous reste.

On nous martèle les oreilles avec la propagande des « trois repas par jour » et des « cinq fruits et légumes ». C’est de la merde en barre pour nous garder dociles. Il y a deux jours, j’ai survécu avec un yaourt, deux heures de vélo à en chier du sang et cinq heures à fixer mon frigo comme un chien attend sa laisse. Et devinez quoi ? Je suis toujours là. Je ne suis pas mort de faim. Gamin, je sautais des repas pendant trois jours et je galopais comme un dératé. Aujourd’hui, on nous a dressés à avoir peur du vide. On nous a fait oublier que le corps humain est une machine de guerre, pas un sac à provisions.

Le Troupeau des Contribuables Affamés

On n’est plus des êtres humains, on est des contribuables digestifs. Un troupeau de consommateurs qu’on engraisse avec des produits de merde pour faire briller les bilans comptables des industriels. On est mal conseillés par des toubibs qui soignent les symptômes mais jamais la cause, et mal nourris par des types qui vendraient leur mère pour un point de marge brute supplémentaire.

Comment on décroche de cette drogue ? Comment on refuse l’apéro « parce qu’il y a toujours un truc à fêter » ? C’est un bras de fer permanent, une guerre civile entre mon cerveau qui veut voir ses abdos et mon estomac qui veut voir le fond du plat. Et socialement ? C’est l’isolement garanti. La table, c’est le dernier bastion de la famille, là où on se parle vraiment. Si tu ne manges pas, t’es l’intrus, le rabat-joie, celui qui casse l’ambiance. On finit par culpabiliser d’être raisonnable. On préfère se suicider poliment avec les autres plutôt que de survivre tout seul.

La Vérité du Terrain : Le Régime Yoyo

Je suis un pro du régime Yoyo. J’ai plongé cent fois. Mais la vérité, la seule, la vraie, c’est que chaque coup de fourchette de trop est un coup de pelle supplémentaire dans la fosse qu’on se creuse. On se tue par excès de confort, par peur de manquer, par habitude de mouton. On creuse sa propre tombe à la petite cuillère, un « bon petit plat » après l’autre.

Le proverbe français dit : « Le bon usage d’une mauvaise chose est préférable à l’abus d’une bonne ». Méditez ça avant d’ouvrir la porte de votre placard.

Allez, bon appétit à tous. Si vous y arrivez encore sans avoir envie de vomir sur vos principes et votre cholestérol.

Je vous quitte en vous embrassant bien fort. 

Gardez-vous du mal, du gras et surtout de la sauce.

@+

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